Le Dieu vivant de l'Eucharistie


En 1990 - je venais d'avoir 33 ans - j'entrepris la rédaction de quelques notes sur ce grand Mystère de la foi chrétienne : la Très Sainte Trinité.
Aujourd'hui encore je me souviens de l'esprit qui m'animait avant de commencer un tel document.
Qui étais-je en effet pour prétendre m'approcher, par la plume, des profondeurs de Dieu ?
Un an plus tard, je révisais ces notes en ajoutant quelques mots d'introduction.
Jusqu'à ce jour, cette première révision était restée inédite, quoique je la communiquai à l'une ou l'autre personne très versées en sacrée théologie et en études bibliques.
En 1995, j'ajoutai plusieurs textes explicatifs et cette deuxième révision servit à évoquer le Mystère de la Très Sainte Trinité lors du Jubilé de l'an 2000.
Enfin, en 2010, une troisième révision a été insérée, en tant que corollaire, dans mon livre Marie et l'Eucharistie.
Voici donc - pour la première fois - la publication de la première révision de mes notes initiales sur la Très Sainte Trinité.
Pour le confort du lecteur, celui-ci pourra recourir aux développements donnés dans les deuxième et troisième révisions ici également présentes.

Article I - La Vie trinitaire et la Communion eucharistique

Première révision rédigée en 1991

1. Dieu est le Seigneur : il domine toutes choses, tout ce qu'il a créé dans son Amour. Aussi, «toute la création» (Mc 16, 15) doit se soumettre à son Créateur et maître dans «l'obéissance de la foi» (Rm 1, 5). Or, en ce qui concerne «le pain de Dieu» (Jn 6, 33), «le pain vivant qui est descendu du ciel» (Jn 6, 51), c'est-à-dire l'Eucharistie, le Christ a donné un ordre précis à son Église : «Prenez et mangez... Buvez-en tous...» (Mt 26, 26-27). Ainsi, nous devons nécessairement envisager l'Eucharistie en tant qu'elle est une nourriture et une boisson que l'Église mange et boit ; autrement dit, le fondement et le point de départ de toute étude sur l'Eucharistie doit être proprement l'acte nutrutif et vital de la communion sacramentelle.
2. Parmi tous les textes scripturaires parlant de la communion eucharistique, le plus explicite et le plus important est certainement celui qui compare la communion du Christ et de l'Église avec la communion du Père et de son Fils au sein d'une même Vie : «Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi» (Jn 6, 57). Voici ce que l'on peut déduire de cet argument scripturaire.
3. Le premier membre de phrase : «Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père» exprime l'union de vie du Père et du Fils, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Père et du Fils, c'est-à-dire dans la personne de l'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils. La liturgie dit en effet que le Fils «vit et règne avec Dieu le Père dans l'unité du Saint-Esprit» (Conclusion de l'Oraison Collecte). Or, dans le texte de Jn 6, 57, il existe une comparaison, ou une analogie, entre les deux membres de phrase : «Tout comme... ainsi...» Donc, nous pouvons dire que le deuxième membre de phrase : «ainsi celui qui me mange vivra par moi» exprime l'union de vie du Christ et de l'Église, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Christ et de l'Église, c'est-à-dire dans la personne qui procède du Christ et de l'Église. Comme le Christ est appelé mystiquement «la Tête... de l'Église» (Col 1, 18), et comme l'Église est appelée tout aussi mystiquement «le corps du Christ» (1 Co 12, 27), la personne qui procède du Christ et de l'Église peut être appelée la Personne mystique du Christ, ou l'union mystique du Christ-Tête et du Christ-Corps. Enfin, en vertu de l'analogie des deux unions exprimées chacune par un membre du texte scripturaire de Jn 6, 57, nous pouvons dire que la Personne mystique du Christ est semblable, au moins selon le rapport propre de la vie, à la Personne même de l'Esprit-Saint. Or, la personne étant, de soi, individuelle, deux personnes ne peuvent avoir d'analogie et de similitude entre elles qu'en vertu du lien sponsal ou matrimonial qui les unit : «Ils ne sont plus deux, mais une seule chair» (Mt 19, 6). Nous pouvons ainsi conclure que la Personne mystique du Christ, ou l'union du Christ et de l'Église dans la communion eucharistique, est l'Épouse de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire Marie, Mère du Christ et de l'Église, Médiatrice de Vie entre le Christ-Tête et le Christ-Corps.
4. Dans le texte de Jn 6, 57, les deux membres de phrases sont analogues. Aussi, nous pouvons étudier l'un ou l'autre de ces deux textes et nous devons nécessairement déduire les mêmes conclusions de l'un et de l'autre, quoiqu'avec des variantes ou pour l'un, ou pour l'autre. Comme le premier membre de Jn 6, 57 traite de la vie de Dieu en elle-même, et comme le second membre traite de la vie de Dieu participée dans la communion eucharistique, il convient d'étudier d'abord le premier membre en tant que principe et préparation à l'étude du second. Nous allons donc aborder cette recherche sur Dieu en tant qu'être vivant tout en mettant l'accent primordial sur la Personne de l'Esprit-Saint qui unit le Père et le Fils dans leur vie intime.

Texte en langue allemande : Der lebendige Gott der Eucharistie : Erster Teil : Trinitarisches Leben und eucharistische Kommunion


Article I - Deuxième révision rédigée en 1995 et publiée sur le web en l'an 2000

1. Dans le courant de l'année 1995, j'ai fait paraître un livre sur l'Eucharistie et sur l'Eglise, livre qui a pour titre : « L'Eucharistie : l'Eglise dans le Coeur du Christ. » Ce livre est disponible sur mon site web à l'adresse suivante :
http://meynen.homily-service.net/franc/premlivr.htm
Grâce à un long travail de traduction accompli par Antoine Valentim, de Montréal (Canada), ce livre est également disponible en anglais à l'adresse suivante :
http://meynen.homily-service.net/engl/frstbook.htm
Je signale ce fait, car, pour tâcher de développer quelques notions sur la Très Sainte Trinité, je vais commenter un passage de la Sainte Ecriture, savoir le verset 57 du chapitre 6 de l'évangile de Saint Jean, passage que j'ai également étudié dans le livre en question, et donc, que je vais présenter sous un jour très proche et très lié à cette étude initiale.
La présente étude ne sera sans doute pas facile à comprendre : la Très Sainte Trinité est et restera toujours un Mystère, une Vérité qui dépasse notre esprit. Cependant, j'essaierai d'être le plus clair possible. Parfois je ferai référence au livre dont je viens de parler ; en résumé, je le nommerai par les initiales EECC. A d'autres endroits, je citerai un auteur ou l'autre, soit ancien, soit moderne. Que chacun prenne le temps de peser ce que je dis ou d'analyser les citations qui seront faites cà et là au cours de cette étude.
2. Dans mon livre « L'Eucharistie : l'Eglise dans le Coeur du Christ », j'ai analysé l'argument scripturaire de Jean 6, 57 : « Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. » J'ai présenté ce passage de l'Ecriture comme le fondement sûr et absolu de la médiation de Marie. Dans cette optique, nous allons voir ensemble tout ce que la notion de la médiation de Marie nous permet, à l'aide de l'argument scripturaire de Jean 6, 57, de comprendre un peu du Mystère de la Très Sainte Trinité. En d'autres termes, nous verrons dans cette étude combien Marie-Médiatrice, reflet de la Divinité, nous aide à pénétrer plus au fond de ce grand Mystère de la Trinité des Personnes en Dieu.
3. Le premier membre de phrase : « Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père » exprime l'union de vie du Père et du Fils, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Père et du Fils, c'est-à-dire dans la personne de l'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils. La liturgie dit en effet que le Fils « vit et règne avec Dieu le Père dans l'unité du Saint-Esprit » (Conclusion de l'Oraison Collecte de la Messe). Or, dans le texte de Jean 6, 57, il existe une comparaison, ou une analogie, entre les deux membres de phrase : « Tout comme ... ainsi ... » Donc, nous pouvons dire que le deuxième membre de phrase : « ainsi celui qui me mange vivra par moi » exprime l'union de vie du Christ et de l'Eglise, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Christ et de l'Eglise, c'est-à-dire dans la personne qui procède du Christ et de l'Eglise. Comme le Christ est appelé mystiquement « la Tête ... de l'Eglise » (Col. 1, 18), et comme l'Eglise est appelée tout aussi mystiquement « le corps du Christ » (1 Co. 12, 27), la personne qui procède du Christ et de l'Eglise peut être appelée la Personne mystique du Christ, ou l'union mystique du Christ-Tête et du Christ-Corps. Enfin, en vertu de l'analogie des deux unions exprimées chacune par un membre du texte scripturaire de Jean 6, 57, nous pouvons dire que la Personne mystique du Christ est semblable, au moins selon le rapport propre de la vie, à la Personne même de l'Esprit-Saint. Or, la personne étant, de soi, individuelle, deux personnes ne peuvent avoir d'analogie et de similitude entre elles qu'en vertu du lien sponsal ou matrimonial qui les unit : « Ils ne sont plus deux, mais une seule chair. » (Mt. 19, 6) Nous pouvons ainsi conclure que la Personne mystique du Christ, ou l'union du Christ et de l'Eglise dans la communion eucharistique, est l'Epouse de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire Marie, Mère du Christ et de l'Eglise, Médiatrice de Vie entre le Christ-Tête et le Christ-Corps.
4. Si nous voulons analyser plus en détails le passage scripturaire de Jean 6, 57, ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que l'aspect corporel de l'acte de la communion eucharistique, qui est essentiel à ce même acte lorsqu'il est considéré en lui-même (voir EECC, n° 103), est tout aussi et pleinement essentiel à cet acte lorsqu'il est considéré dans le contexte propre et particulier du texte scripturaire de Jean 6, 57.
Ainsi, un auteur contemporain, qui traduit Jean 6, 57 par ces mots : « De même que le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis à cause du Père, celui qui m'absorbe, lui aussi vivra à cause de moi », commente ce passage en disant : « Nous ne pouvons rendre toute la force de ce qui suit car le verbe grec "trôgueïn" que nous avons traduit par "absorber" est encore plus net ; il désigne nécessairement une manducation, et son emploi ici est certainement destiné à ne laisser subsister aucun doute quant à la matérialité de l'acte dont parle Jésus (...) Jésus enseigne donc comme étant indispensable une assimilation de son être humain par le nôtre, assimilation mystérieuse mais aussi réelle qu'il est possible et s'effectuant dans une action physique concrète (En note : C'est en d'autres termes le correspondant de l'idée centrale du paulinisme notre incorporation au Christ, dont l'exégèse contemporaine a mis en évidence les origines eucharistiques.) Par le moyen de ce que Saint Cyrille d'Alexandrie appelle très exactement cette "union physique", nous pourrons demeurer en lui et lui en nous. Ainsi s 'établira entre nous et lui une union analogue à celle qui existe entre lui et son Père, et dont l'effet sera que nous pourrons posséder, dans le Fils, la Vie qu'il tient du Père. C'est là l'esquisse d'un nouveau thème que Jésus reprendra dans les derniers entretiens avec ses disciples, après la Cène : notre union avec lui, image véritable de son union avec le Père. » (Louis Bouyer, Le quatrième évangile, pp. 129-130).
Dans le même ordre d'idée, un autre auteur, qui relate Jean 6, 57 en ces termes : «Comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi», déclare, en parlant au nom du Seigneur : « Je vis par mon Père, d'où je tire ma subsistance et ma personnalité ; et de même que la plante vit par la racine qui lui transmet les sucs nourriciers, de même vous vivrez par moi, tenant de moi votre vie, comme je la tiens de mon Père ; car si le Père est la racine qui m'engendre, moi je suis le cep d'où vous sortez comme des sarments vivants : "Ego sum vitis vera et vos palmites". Et grâce à cette vie divine qui me vient de mon Père et que je vous transmets, vous vivrez en moi, et je vivrai en vous ; et nous serons unis, comme la vigne est unie au sarment, et le sarment à la vigne. » (Augustin Chometon, S.J., Le Christ, Vie et Lumière, Commentaire spirituel de l'Evangile selon Saint Jean, p. 176-177).
L'aspect corporel de la communion eucharistique suppose, de soi, le fait que le Christ et l'Eglise s'unissent entre eux pour leur médiateur commun (voir EECC n° 52), qui est Marie-Médiatrice, mais qui est aussi, par le fait même, le Christ, et donc Dieu en personne. Aussi retrouvons-nous cette notion exprimée dans le passage scripturaire de Jean 6, 57, ainsi qu'en témoignent les deux analystes suivants.
Le premier, le Père M.-J. Lagrange, en se demandant quel pouvait être le résultat de l'union de l'homme au Fils de Dieu, répond ainsi (après quelques lignes d'analyse textuelle basée sur un texte de Saint Augustin) : « Le point de départ est la mission, donc pour faire l'oeuvre du Père (cf. Jn. 3, 34 ; 17, 8). Il y a d'ailleurs moins de disproportion entre l'intention du Fils incarné envers le Père et l'intention de celui qui communie envers le Fils, qu'entre la vie divine reçue par le Fils, et celle qu'il donne à l'homme (...) Nous aurions ainsi une idée nouvelle, d'une haute valeur : en s'unissant au Fils de Dieu, l'homme apprend à lui consacrer sa vie. C'est d'ailleurs le sens des anciennes versions. » (Evangile selon Saint Jean, pp. 185-186) Notons que le Père Lagrange traduit ainsi Jean 6, 57 : « De même que le Père qui vit, m'a envoyé et que je vis pour le Père, ainsi celui qui me mange vivra pour moi. » (ibid., pp. 185-187)
Le second nous rapporte une interprétation similaire du texte sacré : « Les mots que nous lisons ici : "De même que moi, envoyé par le Père qui est vivant, je vis par lui ; ainsi, celui qui me mange, vivra par moi" (Jn. 6, 57), invitent expressément à chercher dans les relations qui unissent le Père et le Fils, le modèle, et plus que le modèle, le principe même de l'union réalisée entre Jésus et nous. L'Eucharistie produit l'union, et l'union entraîne notre transformation au Christ. Cette transformation à son tour fait que son amour devient le principe de notre vie ; nous vivons par lui, mais vivre par lui c'est aussi vivre « pour » lui. De l'union découle notre consécration à son service, tout comme le Fils qui vit par le Père, vit aussi pour celui qui l'a envoyé. Par l'Eucharistie se réalise donc une « consécration de notre vie à la vie même de Dieu. » (Paul-Marie de la Croix, O.C.D., L'Evangile de Jean et son témoignage spirituel, p. 191)


Article I - Troisième révision rédigée en 2010 publiée dans Marie et l'Eucharistie

1. En commençant la
Cinquième Partie de ce livre [Marie et l'Eucharistie], j'annonçais que l'aspect spirituel de la médiation de Marie sera pleinement mis en lumière dans une étude de la communion eucharistique, laquelle porte à sa plénitude la communion spirituelle qui précède la communion sacramentelle (voir n° 684) [les numéros indiqués se réfèrent au livre]. Or, si on se reporte au fondement scripturaire de la médiation de Marie, savoir Jean 6, 57, il apparaît clairement que l'aspect spirituel de cette même médiation de Marie trouvera son parfait éclairage, non seulement dans l'acte de la communion eucharistique, mais aussi dans une étude adéquate de la Communion trinitaire, dont la communion eucharistique n'est que la copie et l'extension. La suite logique de mon étude sur la communion eucharistique accomplie au chapitre 30 se trouve donc dans un essai de synthèse des notes compréhensibles du Mystère de la Divine Trinité, tel que le Seigneur lui-même l'a révélé en Jean 6, 57. [C'est ce que je me propose de réaliser dans ce corollaire.]

2. Comme la Très Sainte Trinité est et restera toujours un Mystère, une Vérité qui dépasse notre esprit, j'essaierai d'être le plus clair possible. Parfois je ferai référence à l'un ou l'autre chapitre de ce livre, notamment à celui où Jean 6, 57 a déjà été analysé (voir nos 48 et sv.). A d'autres endroits, je citerai l'un ou l'autre auteur, afin d'illustrer mes propos. Que chacun prenne le temps de peser ce que je dis et d'analyser les citations qui seront faites çà et là.
En Jean 6, 57, Jésus disait : Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. Dans la Première Partie (voir n° 51), j'ai présenté ce passage de l'Écriture comme le fondement sûr et absolu de la médiation de Marie. Dans cette optique, nous allons voir ici tout ce que la notion de la médiation de Marie nous permet, à l'aide de l'argument scripturaire de Jean 6, 57, de comprendre un peu du Mystère de la Très Sainte Trinité. En d'autres termes, nous verrons combien Marie-Médiatrice, Personne mystique du Christ et reflet de la Divinité, nous aide à pénétrer plus au fond de ce grand Mystère de la Trinité des Personnes en Dieu.
3. Le premier membre de phrase : Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est vivant, et comme je vis par le Père exprime l'union de vie du Père et du Fils, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Père et du Fils, c'est-à-dire dans la personne de l'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils. La liturgie dit en effet que le Fils vit et règne avec Dieu le Père dans l'unité du Saint-Esprit (Conclusion de l'Oraison Collecte de la Messe). Or, dans le texte de Jean 6, 57, il existe une comparaison, ou une analogie, entre les deux membres de phrase : Tout comme ... ainsi ... Donc, nous pouvons dire que le deuxième membre de phrase : ainsi celui qui me mange vivra par moi exprime l'union de vie du Christ et de l'Église, laquelle union trouve sa réalisation pleine et entière dans une personne différente du Christ et de l'Église, c'est-à-dire dans la personne qui procède du Christ et de l'Église. Comme le Christ est appelé mystiquement la Tête ... de l'Église (Col. 1, 18), et comme l'Église est appelée tout aussi mystiquement le corps du Christ (1 Co. 12, 27), la personne qui procède du Christ et de l'Église peut être appelée la Personne mystique du Christ, ou l'union mystique du Christ-Tête et du Christ-Corps. Enfin, en vertu de l'analogie des deux unions exprimées chacune par un membre du texte scripturaire de Jean 6, 57, nous pouvons dire que la Personne mystique du Christ est semblable, au moins selon le rapport propre de la vie, à la Personne même de l'Esprit-Saint. Or, la personne étant, de soi, individuelle, deux personnes ne peuvent avoir d'analogie et de similitude entre elles qu'en vertu du lien sponsal ou matrimonial qui les unit : Ils ne sont plus deux, mais une seule chair. (Mt. 19, 6) Nous pouvons ainsi conclure que la Personne mystique du Christ, ou l'union du Christ et de l'Église dans la communion eucharistique, est l'Épouse de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire Marie, Mère du Christ et de l'Église, Médiatrice de Vie entre le Christ-Tête et le Christ-Corps (voir n° 731). C'est un autre moyen d'identifier la Personne mystique du Christ, et c'est même le meilleur de tous, puisqu'il n'est autre que le fondement scripturaire de la médiation de Marie. C'est finalement le meilleur moyen de connaître et de comprendre, autant que nous le pouvons, la Vie des trois Personnes Divines.
4. Si nous voulons analyser plus en détails le passage scripturaire de Jean 6, 57, ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que l'aspect corporel de l'acte de la communion eucharistique, qui est essentiel à ce même acte lorsqu'il est considéré, non seulement en lui-même (voir nos 117, 299 et 692), mais aussi en tant que plénitude et accomplissement de la communion spirituelle (source et fondement de la médiation de Marie dans son aspect spirituel), est tout aussi et pleinement essentiel à cet acte lorsqu'il est considéré dans le contexte propre et particulier du texte scripturaire de Jean 6, 57.
Ainsi, un auteur contemporain, qui traduit Jean 6, 57 par ces mots : De même que le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis à cause du Père, celui qui m'absorbe, lui aussi vivra à cause de moi, commente ce passage en disant : Nous ne pouvons rendre toute la force de ce qui suit car le verbe grec trôgueïn que nous avons traduit par absorber est encore plus net ; il désigne nécessairement une manducation, et son emploi ici est certainement destiné à ne laisser subsister aucun doute quant à la matérialité de l'acte dont parle Jésus (...) Jésus enseigne donc comme étant indispensable une assimilation de son être humain par le nôtre, assimilation mystérieuse mais aussi réelle qu'il est possible et s'effectuant dans une action physique concrète [En note : C'est en d'autres termes le correspondant de l'idée centrale du paulinisme : notre incorporation au Christ, dont l'exégèse contemporaine a mis en évidence les origines eucharistiques.] Par le moyen de ce que Saint Cyrille d'Alexandrie appelle très exactement cette union physique, nous pourrons demeurer en lui et lui en nous. Ainsi s'établira entre nous et lui une union analogue à celle qui existe entre lui et son Père, et dont l'effet sera que nous pourrons posséder, dans le Fils, la Vie qu'il tient du Père. C'est là l'esquisse d'un nouveau thème que Jésus reprendra dans les derniers entretiens avec ses disciples, après la Cène : notre union avec lui, image véritable de son union avec le Père. (Louis Bouyer, Le quatrième évangile, pp. 129-130)
Dans le même ordre d'idée, un autre auteur, qui relate Jean 6, 57 en ces termes : Comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi, déclare, en parlant au nom du Seigneur : Je vis par mon Père, d'où je tire ma subsistance et ma personnalité ; et de même que la plante vit par la racine qui lui transmet les sucs nourriciers, de même vous vivrez par moi, tenant de moi votre vie, comme je la tiens de mon Père ; car si le Père est la racine qui m'engendre, moi je suis le cep d'où vous sortez comme des sarments vivants : "Ego sum vitis vera et vos palmites" ["Je suis la vraie vigne" (Jn. 15, 1) et "vous êtes les sarments" (Jn. 15, 5)] Et grâce à cette vie divine qui me vient de mon Père et que je vous transmets, vous vivrez en moi, et je vivrai en vous ; et nous serons unis, comme la vigne est unie au sarment, et le sarment à la vigne. (Augustin Chometon, S.J., Le Christ, Vie et Lumière, Commentaire spirituel de l'Évangile selon Saint Jean, pp. 176-177)
L'aspect corporel de la communion eucharistique suppose, de soi, le fait que le Christ et l'Église s'unissent entre eux pour leur médiateur commun (voir n° 66), qui est Marie-Médiatrice, mais qui est aussi, par le fait même, le Christ, et donc Dieu en personne, puisque, à la fin des temps, c'est-à-dire dans l'éternité de Dieu, le Christ, Marie-Médiatrice, et l'Église ne font tous qu'un seul Corps du Christ (voir, entre autres, n° 148). Aussi retrouvons-nous cette notion de communion eucharistique - pour le Christ et pour Dieu - exprimée dans le passage scripturaire de Jean 6, 57, ainsi qu'en témoignent les deux analystes suivants.
Le premier, le Père Marie-Joseph Lagrange, en se demandant quel pouvait être le résultat de l'union de l'homme au Fils de Dieu, répond ainsi (après quelques lignes d'analyse textuelle) :
Augustin a proposé deux explications :
«[Sicut, inquit, misit me vivens Pater, et ego vivo propter Patrem : et qui manducat me, et ipse vivet propter me. Ac si diceret :]
1) ut ego vivam propter patrem, id est, ad illum tanquam maiorem
[selon la nature humaine du Fils incarné] referam vitam meam, exinanitio mea fecit, in qua me misit ; ut autem quisque vivat propter me, participatio facit qua manducat me ;
2) quia ipse de illo, non ille de ipso est ; sine detrimento aequalitatis dictum est. Nec tamen dicendo «et qui manducat me, et ipse vivet propter me» eamdem suam et nostram aequalitatem significavit ; sed gratiam mediatoris ostendit.»
[Comme le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et comme je vis pour le Père, ainsi, celui qui me mange, vivra pour moi. C'est comme s'il disait :]
1)
je vivrai pour le père, c'est-à-dire, je rapporterai (je dédierai) ma vie à lui (le père) comme à un plus grand (un supérieur) [selon la nature humaine du Fils incarné], lui qui m'a réduit à rien, en m'envoyant (dans le monde) ; et quiconque vivra pour moi, c'est-à-dire, celui-là me mange (et vit avec moi) qui participe (à ma Passion) ;
2) parce que lui-même (le Christ) vient de lui (le Père), et que lui (le Père) ne vient pas de lui-même (le Christ) ; tout cela étant dit sans détriment de l'égalité (des personnes divines). Et cependant en disant
celui qui me mange, vivra pour moi, il n'a pas signifié notre égalité avec la sienne ; mais il a montré la grâce du médiateur.
(S. Augustin, Traité 26 [17-19] sur Saint Jean)
De même Thomas.
Les modernes (...) n'admettent que le second sens, tout à fait conforme à la doctrine de ce discours ; cf. aussi Jn. 5, 26. Ce serait donc une redite ! Mais les termes sont bien différents dans Jn. 5, 26. Ici le point de départ est la mission, donc pour faire l'oeuvre du Père (cf. Jn. 3, 34 ; 17, 8). Il y a d'ailleurs moins de disproportion entre l'intention du Fils incarné envers le Père et l'intention de celui qui communie envers le Fils, qu'entre la vie divine reçue par le Fils, et celle qu'il donne à l'homme (...) Nous aurions ainsi une idée nouvelle, d'une haute valeur : en s'unissant au Fils de Dieu, l'homme apprend à lui consacrer sa vie. C'est d'ailleurs le sens des anciennes versions.
(Marie-Joseph Lagrange, Évangile selon Saint Jean, pp. 185-186)
Notons que le Père Lagrange traduit ainsi Jean 6, 57 :
De même que le Père qui vit, m'a envoyé et que je vis pour le Père, ainsi celui qui me mange vivra pour moi. (ibid., pp. 185-187)
Le second nous rapporte une interprétation similaire du texte sacré : Les mots que nous lisons ici : De même que moi, envoyé par le Père qui est vivant, je vis par lui ; ainsi, celui qui me mange, vivra par moi (Jn. 6, 57), invitent expressément à chercher dans les relations qui unissent le Père et le Fils, le modèle, et plus que le modèle, le principe même de l'union réalisée entre Jésus et nous. L'Eucharistie produit l'union, et l'union entraîne notre transformation au Christ. Cette transformation à son tour fait que son amour devient le principe de notre vie ; nous vivons par lui, mais vivre par lui c'est aussi vivre pour lui. De l'union découle notre consécration à son service, tout comme le Fils qui vit par le Père, vit aussi pour celui qui l'a envoyé. Par l'Eucharistie se réalise donc une consécration de notre vie à la vie même de Dieu. (Paul-Marie de la Croix, O.C.D., L'Évangile de Jean et son témoignage spirituel, p. 191)




Daniel Meynen, un prêtre catholique à votre service.

http://www.foicatholique.be/